MADAME, du grenier des nos grands-parents au collage de rue


"Parce qu'à tout calculer on faisait de nos vies des équations indéchiffrables".

Cette phrase de l'artiste Madame sous-titre un collage singulier où s'entremêlent un visage de femme, le corps d'une autre, le pied d'un animal, des accessoires empruntées à différentes époques et styles.

Elles sont comme ça les créations de Madame, étonnantes, bouleversantes et avec une pointe de mélancolie. La mélancolie du temps qui passe, du mic mac de nos vies.

On découvre souvent les créations de l’artiste Madame sous forme de collages dans la rue. Ils sont étonnants, composés d’éléments détournés et sous-titrés d’une petite phrase poétique. Or ce que l’on ignore souvent c’est que chaque affiche correspond à un original qui avait une toute autre forme : une miniature en relief et en mouvement !

Les objets comme signes de passage du temps

Madame collectionne les petits objets anciens. Elle chine dans les brocantes, les vide-greniers, les débarras… Elle me montre une vieille boite d’allumette, une boîte d’époque, des bougies, des sphères datant des années 60. Elle ne sait pas encore ce qu’elle en fera mais c’est sûr elle va les utiliser.

Ce qu’elle aime dans ces objets c’est leur côté obsolète. Comme les derniers témoins d’un ancien temps elle les remet au goût du jour et les détourne. Elle transgresse les époques et les styles pour avant tout nous surprendre.

Son travail ne pouvait donc pas s’arrêter dans son atelier. Ce qu’elle aime c’est le dialogue avec le temps et la rue est le meilleur médium pour cela. Dans la rue elle aime voir ses créations vieillir.

Les affiches qu’elle colle sont le résultat d’un scan de chaque partie de ses créations. C’est comme des strates à plat de son travail.

Chaque affiche correspond à un original qui a été préalablement créé. On peut ensuite acheter l’original et se plonger dans le mécanisme qui a permis de créer cette affiche.

Mais la rue, elle a bien failli ne pas y aller. Elle accompagnait un graffeur en vandal qu’elle photographiait la nuit pendant ses excursions. Un soir, prenant un verre chez elle il découvre ses collages et les trouve géniaux.

Il en prend un sans lui dire et l’imprime. Une semaine plus tard il l’accompagne dans les terrains vagues et la fait poser son premier collage. C’est le déclic. Mettre son travail dans la rue c’est révéler un peu de son intimité. Elle n’aurait jamais fait le premier pas.

Du collage à la création d’un décor

En effet, dans les collages de l’artiste, il y a une grande part de caché. Ce qu’elle aime c’est construire des boîtes pour en cacher d’autres. Elle me parle de ces anciens secrétaires que l’on trouve dans les châteaux de la Loire, faits de pleins de petites boîtes et ouvertures secrètes. Il fallait 10 ans pour en créer un tant la complexité était grande.

A la manière d’un décor de théâtre, ses constructions sont toujours manipulables, en mouvement, faites d’ouvertures et de fermetures.

C’est comme une boîte de Pandore dans laquelle elle place ses petits secrets, tels les rouages de son inconscient.

Diplômée d’un cursus universitaire en théâtre, ex-membre d’une troupe de théâtre, ancienne professeur, le théâtre est bien au coeur de son oeuvre.

Et pour construire des décors elle s’inspire beaucoup de l’esthétique des icônes. Elle emprunte ainsi à la religion des symboles qu’elle retranscrit de manière profane et artistique.

C’est pour cela qu’elle est beaucoup attirée par les pays emprunts de culture religieuse avec des processions spectaculaires. C’est ce qui l’a attiré au Mexique puis en Inde. A Bénarès, en Inde, elle a posé un collage en plein milieu d’un lieu sacré. Elle a, par exemple, réalisé un collage avec une vierge Marie sur une trottinette avec le texte : « Pour être sûre de me (re)trouver je sème mon coeur comme une petite mie de pain. »

les voyages, dialogues créatifs

Originaire de Tours, l’artiste Madame a très vite eu la bougeotte. Elle s’installe à Rome à 22 ans puis San Francisco et l’Amérique latine.

Elle alimente de nombreux carnets de voyage : dessins, peintures, collages rythment et donnent du sens à ses escales.

Le collage devient de plus en plus présent dans ses carnets jusqu’à devenir une réelle vocation.

Madame est à Paris depuis 5 ans mais son quotidien est encore rythmé par les voyages. « le voyage c’est ma drogue » lance-t-elle. C’est une composante essentielle de son travail. Elle part toujours avec plusieurs collages pour les coller aux quatre coins du monde. Un vrai dialogue se noue avec les populations locales. Elle apporte quelque chose et repart avec des objets qui nourrissent ses collages. C’est comme ça qu’elle perçoit son art, dans le dialogue.

Ce qu’elle aime c’est se retrouver dans des situations improbables et voir naître des collaborations improvisées.

Elle revient tout juste de Cuba. Un pays habitué à avoir pour seules affiches celles du Che ou de Fidèle Castro. Mais avec tout son matériel elle est bien décidée à poser ses collages, non sans quelques mésaventures…

Premier essai réussi ! Elle a posé un collage sur la maison d’un habitant en lui demandant son autorisation et il l’a remercié d’apporter quelque chose de l’extérieur. En revanche, à Trinidad elle se fait arrêter par la police et passe 6h en garde à vue. Elle est accusée de propagande pro-russe ! Elle en rigole encore et n’arrive toujours pas à y croire. Mais rien ne l’arrête, elle pose son collage dans une galerie puis part à Santiago de Cuba. Elle réussit à poser un immense collage en plein centre ville, aidée par un gang local qui tourne en dérision son travail mais qui, trop incrédule de sa démarche, l’aide à la réaliser.

L’artiste Madame n’a donc pas fini de nous surprendre et surtout de nous émouvoir. C’est sûrement car elle met beaucoup de choses personnelles dans ses oeuvres, des objets qui racontent le passage du temps, de sa vie et de la nôtre. Ses créations sont un peu comme des madeleines de Proust. Quand nous les voyons nous revoyons le grenier de nos grands parents.

découvrir le site de l'artiste http://www.madamemoustache.fr

Léa Perrot-Minot


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